Fritz Nallinger — portrait biographique en noir et blanc sur fond noir

Personnalités · 1898–1984

Fritz Nallinger.

Son père contribua à bâtir Untertürkheim. Lui dirigea tout ce qui y fut développé : moteurs de chasse et 300 SL, W196 et 600, une petite Mercedes avortée et le moteur qui ramena Audi d’entre les morts.

Le 31 décembre 1965, Fritz Nallinger part à la retraite après quarante-trois ans chez Daimler-Benz, dont vingt-cinq au directoire. C’est l’arithmétique de l’entreprise. Elle compte aussi les années où la dénazification alliée l’avait écarté de la société — l’interruption fut réintégrée dans la carrière.

Ce total bien net convient à une vie que l’entreprise préférait raconter nettement. Nallinger était un ingénieur brillant, doué d’un talent peu commun pour choisir d’autres ingénieurs. Il fut aussi Wehrwirtschaftsführer et membre, pendant la guerre, du directoire d’une entreprise soutenue par le travail contraint. La Mercedes d’après-guerre qu’il rendit possible ne peut être comprise en retranchant ce qui la précéda.

Chapitre I

Le même prénom

Friedrich Karl Hugo Nallinger naît à Esslingen le 6 août 1898, quatrième enfant d’un autre Friedrich Nallinger. Issu d’une famille de viticulteurs souabes, le père s’était hissé jusqu’au directoire de Daimler-Motoren-Gesellschaft, avait contribué à tracer la nouvelle usine d’Untertürkheim en 1904, rejoint le rival Benz comme ingénieur en chef en 1912 et fini par siéger au directoire de l’entreprise fusionnée. Son fils se fait surtout appeler Fritz parce que Friedrich est déjà à l’étage.

À treize ou quatorze ans, Fritz brevète un réflecteur de phare automobile et en vend les droits à Zeiss pour 2 000 marks-or. Il obtient son brevet de pilote pendant la Première Guerre mondiale, étudie l’ingénierie mécanique à Karlsruhe et sort diplômé en 1922 avec la mention « très bien ». Sa thèse porte sur un six-cylindres haute performance à soupapes en tête. En novembre, il entre chez Benz — aidé par son père, concède une biographie universitaire, mais aussi par son diplôme.

Il court parce que Carl Benz estime que les ingénieurs doivent piloter. Nallinger remporte le Rallye alpin suisse en 1924 et termine deuxième derrière Caracciola à Baden-Baden en 1925. En 1928, il prend la tête de tous les essais et devient le plus proche collaborateur de Hans Nibel. Le garçon au brevet est désormais chargé d’apprendre comment chaque voiture et chaque moteur de l’entreprise se comporte lorsque la théorie rencontre la route.

Fritz Nallinger en costume sombre, vers 1941
Le seul portrait sous licence libre provient d’une histoire de propagande de l’aviation allemande publiée en 1941. Même l’image qui subsiste appartient au récit de guerre.

Chapitre II

Cent mille moteurs

En mai 1935, Nallinger devient directeur technique du développement des gros moteurs : aviation, marine, autorails et véhicules militaires. Des essais secrets d’injection directe d’essence donnent naissance au DB 601, le V12 inversé qui bat des records aéronautiques en 1937 et 1939, puis fournit à la 300 SL sa technologie fondatrice. Il crée sous Karl Leist un département de groupes motopropulseurs spéciaux ; son DB 007 devient l’un des premiers turboréacteurs à double flux jamais construits, avant d’être abandonné pour excès de complexité.

Cette réussite sert le réarmement. La Wehrmacht nomme Nallinger Wehrwirtschaftsführer en septembre 1938. Il siège au comité consultatif de l’usine de moteurs d’avion de Genshagen à partir de 1940, devient membre suppléant du directoire de Daimler-Benz en avril, puis membre titulaire en 1941. Sous son mandat, l’entreprise produit environ 100 000 moteurs d’avion.

En 1944, près de la moitié des 63 610 travailleurs de Daimler-Benz sont des civils soumis au travail forcé, des prisonniers de guerre ou des détenus de camps de concentration. À Genshagen, dont son biographe attribue en grande partie la réussite technique à Nallinger, les travailleurs contraints sont plus nombreux que les ouvriers allemands libres, et des femmes déportées de Ravensbrück travaillent dans une annexe de camp de concentration. Aucun document retrouvé ne relie Nallinger à une décision précise concernant la main-d’œuvre. Les faits montrent ce qu’il supervisa, non ce qu’il ordonna.

Le 19 janvier 1945, alors que l’Allemagne s’effondre, Nallinger présente un projet d’avion porteur destiné à acheminer un bombardier jetable vers les États-Unis ; son équipage atterrirait sur la côte ennemie et y attendrait un sous-marin. Depuis 1943, il critiquait des programmes d’armement pour des motifs techniques. Il s’agissait de critique technique, non de résistance politique.

Ce que les faits permettent d’affirmer

La carte du Parti est contestée. Les fonctions exercées ne le sont pas.

NSDAP

Deux archives, deux réponses

Une étude commandée par Daimler-Benz n’a retrouvé aucun dossier du Parti et le classe parmi les non-adhérents. Une biographie universitaire ultérieure affirme qu’il y entra le 1er mai 1937. La contradiction reste entière.

Genshagen

Soixante-huit pour cent

Nallinger siégeait au comité consultatif de l’usine. Fin 1944, 68 % de sa main-d’œuvre était contrainte ; un camp annexe détenait des femmes déportées de Ravensbrück.

Responsabilité

Le silence n’innocente pas

Aucun document retrouvé ne le nomme dans une réquisition ou une sanction précise. Il était néanmoins membre titulaire du directoire pendant l’expansion du système. Les deux affirmations doivent figurer dans la même phrase.

Chapitre III

La mission spéciale

La biographie d’entreprise affirme que, de 1945 au début de 1948, son mandat fut « suspendu » en raison d’une mission spéciale confiée par le gouvernement français. Les travaux universitaires sont moins policés : Nallinger fut contraint de quitter Daimler-Benz en octobre 1945, au titre des règles alliées de dénazification. Le travail pour la France suivit cette éviction ; il ne la provoqua pas.

En novembre, les Français réunissent sous sa direction des ingénieurs allemands spécialistes des turbomachines à Bregenz, dans leur zone d’occupation autrichienne. Le groupe s’installe ensuite à Nay, puis à Bordes près de Pau, où il conçoit de grandes turbines aéronautiques pour un bureau rattaché à la Turbomeca de Joseph Szydlowski. Szydlowski est un ingénieur juif polonais qui a fui l’hitlérisme, puis la Wehrmacht. Aucune source n’indique que les deux hommes se soient rencontrés. La configuration suffit.

Paris annule le projet de turbine, jugé trop ambitieux. Nallinger revient le 28 avril 1948 et reprend la responsabilité des études, des essais et du développement dans toutes les divisions de véhicules. À partir de 1951, il ordonne six programmes de voitures particulières autour de larges carrosseries monocoques, de berceaux auxiliaires, de roues plus petites, de l’injection, de boîtes automatiques et de freins à disque. Plus fondamentalement, il fait passer l’ingénierie Mercedes du développement empirique à la conception calculée.

Il crée aussi des réunions techniques du directoire en parallèle des réunions ordinaires, parce que l’ingénierie ne cessait de perdre du poids dans la première salle. Sous sa direction, Daimler-Benz devient le premier constructeur mondial de véhicules industriels. Les voitures prestigieuses ne sont que la partie visible d’un programme allant des autobus et Unimog aux moteurs marins et aux locomotives.

Chapitre IV

Une petite fenêtre

Au début des années 1950, Nallinger, Rudolf Uhlenhaut et Alfred Neubauer commencent à envisager un retour à la compétition. Nallinger propose d’utiliser la nouvelle berline 300 comme base d’une voiture de sport, ainsi que Jaguar l’avait fait avec la Type C. La 300 SL qui en résulte ouvre sur le sport automobile ce qu’il aurait appelé « une petite fenêtre » ; l’injection directe fait passer ses travaux sur les moteurs d’avion dans la première voiture particulière de série à quatre temps à l’employer.

La fenêtre devient un mur de trophées. Sous Nallinger, Hans Scherenberg et Uhlenhaut développent la W196 et la 300 SLR : Fangio remporte deux titres de Formule 1, Mercedes gagne dix des treize Grands Prix du championnat, et la voiture de sport s’impose dans toutes les grandes épreuves qu’elle termine. Au Mans en 1955, Pierre Levegh et quatre-vingt-trois spectateurs trouvent la mort. Le directoire ordonne le retrait des Mercedes alors en tête ; aucune source n’établit si Nallinger participa au vote par téléphone.

Son héritage le plus étrange est renaissance d’Audi. Nallinger veut une Mercedes en dessous de la gamme existante et charge Ludwig Kraus de développer les W118 et W119 à traction avant. L’entreprise les annule, puis envoie Kraus et le moteur chez sa filiale Auto Union. En 1965, ce moteur entre en production sous un nom inutilisé depuis 1940 : Audi.

Le même homme qui ressuscita un rival valida aussi la 600 et la Pagoda, défendit le diesel pour les voitures particulières et érigea la sécurité en principe suprême. Son essieu oscillant à simple articulation finit par acquérir une réputation féroce ; sa Mercedes compacte fut refusée ; sa 230 SL fut raillée comme voiture de sport pour hommes à serviette en pécari. Un programme assez vaste pour compter l’était aussi pour se tromper.

Prototype compact Mercedes-Benz W119 développé sous Fritz Nallinger
La Mercedes compacte que Stuttgart refusa de construire. Son moteur et son ingénieur partirent à Ingolstadt. Lire l'histoire →

Une carrière dans deux Allemagnes

Quarante-trois ans d’ingénierie, interrompus par les conséquences des vingt-trois premiers.

  1. 1898

    Esslingen

    Naissance, quatrième enfant de Friedrich Nallinger

  2. 1912

    Premier brevet

    Zeiss verse 2 000 marks-or

  3. 1916

    Service aérien

    Devient pilote et essaie des moteurs d’avion

  4. 1922

    Benz & Cie.

    Entre au bureau d’études de Mannheim

  5. 1924

    Alpes suisses

    Victoire au classement général comme pilote d’usine

  6. 1928

    Les essais

    Devient le plus proche collaborateur de Nibel

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  7. 1935

    Directeur technique

    Prend en charge le développement des gros moteurs

  8. 1938

    Wehrwirtschaft

    Nommé responsable de l’économie militaire

  9. 1941

    Le directoire

    Membre titulaire pendant l’économie de guerre

  10. 1945

    Écarté

    Contraint de partir lors de la dénazification

  11. 1948

    Le retour

    Tout le développement des véhicules sous une seule autorité

  12. 1954

    300 SL

    L’injection directe entre en production

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  13. 1954

    W196

    Deux championnats du monde en deux saisons

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  14. 1962

    Ingolstadt

    Kraus emmène le moteur W119 chez Auto Union

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  15. 1965

    La retraite

    Scherenberg hérite du développement des produits

Épilogue

Le rival qu’il créa

Fritz Nallinger part à la retraite à soixante-sept ans, le dernier jour de 1965. Hans Scherenberg reprend le développement des produits. Quatre mois plus tôt, la première Audi d’après-guerre était entrée en production avec le moteur de la petite Mercedes annulée de Nallinger ; l’entreprise qu’il avait involontairement ressuscitée passerait les six décennies suivantes à poursuivre la sienne.

Sa petite Mercedes apparaît finalement en 1982 sous la forme de la W201 190. Nallinger vit assez longtemps pour la voir. Il meurt à Stuttgart le 4 juin 1984, à quatre-vingt-cinq ans, deux ans avant que Daimler-Benz nomme une commission indépendante chargée d’enquêter sur son passé nazi, et dix ans avant la publication de l’étude qui en résulte.

Il laisse environ trois cents brevets, quatre enfants, une autobiographie inédite dans les archives de l’entreprise et une filiation technique dont l’importance est presque impossible à exagérer. Il est tout aussi impossible d’en rendre compte honnêtement sans Genshagen. La réussite technique et l’institution qui la permit appartiennent à la même histoire.

Les courses n’étaient pas absolument nécessaires au progrès de la voiture de série, mais elles en accéléraient le développement.

Fritz Nallinger, cité par Willi A. Boelcke dans Baden-Württembergische Biographien. Original allemand : « Rennen waren für den Fortschritt beim Serienwagen nicht unbedingt notwendig, aber sie haben seine Entwicklung beschleunigt. »

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